Ukraine: Darius s'en va-t-en guerre

Il serait temps que les escarmouches parisiennes s’interrompent. Mélenchon en stratège de rues, des blessés graves qui se comptent sur une main, des grenades à peine assourdissantes... À l’heure des drones Shahed, tous ces enfantillages commencent à impatienter Darius Rochebin. Il ne prend pas la guerre à la légère. Il lui en faut de vraies avec averses de missiles, explosions d’orphelinats et quartiers rayés de la carte. Aucune chance que Paris, Saint-Denis, Marseille ou Vénissieux lui fournissent la matière première indispensable à ses plateaux sur LCI. Heureusement qu’il y a l’Ukraine. On peut compter sur elle : elle se battra jusqu’au bout. Et béni soit Poutine : avec lui non plus, aucun risque de déception. À soixante-dix ans, il a toujours un sang d’étalon. Il chasse toute idée d’armistice comme le diable fuit l’encens. Mieux : il tend tous les jours une mèche à la presse internationale. Ne reste qu’à l’enflammer. Faites confiance à Darius et ses chroniqueurs. Le Dniepr et la Volga les nourrissent comme une sève.
Attention : ne jamais oublier que Darius est suisse. À la naissance, on leur greffe une mécanique d’horloge. Efficace, il ne saute donc aucune étape, ne s’énerve pas, passe calmement la parole, approuve d’un mouvement du front, ne s’emballe jamais. Neutre par essence, il a plus de tête que de cœur, plus de raisonnement que d’engagement, plus de lumière que d’éclat, plus de température que de fièvre. Avec, en prime, un sourire rayonnant. Et rassurant. Personne ne se méfie de lui. Il a interviewé Poutine, François Hollande, Emmanuel Macron, Hassan Rohani... Il a même reçu Marine Tondelier qu’il a massacrée sans élever le ton en lui demandant gentiment ce qu’elle pensait du Général De Gaulle. Réponse : « On n’en fait plus des comme ça ». Et Pompidou ? Là non plus, pas de réponse : madame ne l’avait pas connu. Elle n’avait rien à en dire. Darius jubilait. Pas question de le montrer. Plus silencieux que le tigre sur l’herbe, il l’a laissé couler sans commentaire. De toute façon, il avait mieux à faire qu’à papoter avec ce vide jacasseur. Il n’aime pas faire attendre l’Ukraine.
Pour elle, en revanche, il force sa nature. Si son métier l’a arraché à la Suisse, l’audimat et Volodimir Zelenski lui ont arraché la Suisse du cœur : il a de plus en plus de mal à rester neutre. Triés sur le volet, ses chroniqueurs sont presque tous prêts à lutter jusqu’au dernier Ukrainien. Et même à nous mêler au combat. L’esprit de Munich est très mal vu sur le plateau. Ici, mourir pour Dantzig n’aurait choqué personne. Pour Kiev aujourd’hui, encore moins. Entre information et indignation, les invités de Darius prennent chaque nouvelle cicatrice de l’Ukraine pour un soufflet personnel. Et ne nous épargnent aucun détail de la fureur russe. Trois soirs sur LCI et vous devenez un parfait connaisseur des Missiles Asper, Scalp, Stormshadows ou Taurus ; même chose pour les Gueran 4 ou 5, Shahed et autres drones. Si vous avez oublié que les armes sont les bijoux des hommes, observez Darius demander des précisions sur chacun d’eux. Chez Cartier, on n’observe pas les clips de plus près.
Ok, Poutine dépasse toutes les bornes. À part le chevalet et la roue, il n’épargne rien aux Ukrainiens. Le pape François a été très mal vu quand il a dit que « les aboiements de l’OTAN aux portes de la Russie ont poussé le Kremlin à la surenchère ». Et, malgré ses 220 milliards d’aide à Kiev, l’Europe trop molle est accusée d’avoir dépensé plus encore pour acheter du pétrole russe. Ne parlons pas de Trump qui traite Zelenski de dictateur et bricole des accords avec Moscou. Ses pas de deux tournent les sangs des chroniqueurs toujours en alerte. Le moindre drone russe égaré au-dessus d’une prairie balte met le feu à la plaine. Ils voient partout des lignes rouges, des signaux faibles, des alertes et des provocations. Une invasion de punaises de lit à Paris les affolerait moins.
Attention, je ne me moque pas d’eux. Le plateau de Darius est mille lieux au-dessus de l’information continue habituelle. Tout ce que disent Anne Nivat, Aurélien Duchêne, Sylvie Bermann, Guillaume Roquette, Gallagher Fenwick, Samantha de Bendern, Renaud Girard, Xavier Tytelman et les autres happe mon attention. Pareil pour le Colonel Goya, le Général Richoux et leurs camarades. Plus il tombe de militaires dans les tranchées du Donbass, plus il en fleurit sur nos antennes. J’aimerais juste qu’ils se rappellent ce que disait déjà Tite-Live : « Mieux vaut une mauvaise paix certaine qu’une victoire escomptée ». Il est un peu cynique de s’essuyer à Paris les pieds sur les chiffons rouges qu’agite Poutine quand les bombes tombent sur Odessa.
Vivement que la Russie évacue les territoires occupés. Et nos plateaux de télé.


