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L'IA, l'arme qui a désarmé Lilia Hassaine

13 oct.
4 min de lecture

 


    Le 16 septembre, chez Lasserre, Lilia Hassaine a été retenue sur la première liste du jury de l’Interallié. Avec pas mal de voix. Je ne l’avais pas encore lue et je me suis jeté sur son nouveau roman, « Je », paru chez Gallimard. Première impression : très bon livre, facile à lire, avec des personnages, des lieux, des conflits, des gentils, des méchants... Juste un sentiment étrange : l’impression de connaître déjà l’histoire. Puis celle de me rappeler pourquoi :  Jean Rhys l’avait racontée dans « La prisonnière des Sargasses », publiée en 1970. À l’époque, j’avais acheté plusieurs de ses romans. Manque de chance : je les avais assez aimés pour qu’ils n’aient jamais rejoint le flot de ceux que je balance pour garder un appartement vivable. Donc j’ai ressorti mon Folio. Et là, incroyable : la Jamaïque, les héroïnes, les noms de propriété, les drames, les morts, les personnages malades mentaux, tout collait. Comme si Lilia Hassaine s’était assise à la place du passager et laissé le volant à Jean Rhys tout en ajoutant un peu partout du maquillage. Peut-être pensait-elle que ses emprunts passeraient comme une tâche d’encre bue par le buvard. Pourquoi pas ? Elle n’est pas la première à reprendre un canevas déjà tissé par d’autres.


     Les Fables de La Fontaine doivent beaucoup à celles d’Ésope. Racine et Corneille ont souvent emprunté au théâtre classique espagnol. Cocteau a pioché dans les textes antiques. Jean Rhys elle-même partait du roman de Charlotte Brontë pour imaginer la jeunesse en Jamaïque de la femme recluse au grenier par le riche Anglais qui fascine Jane Eyre. Lilia Hassaine avait mal vissé le couvercle mais il n’y avait pas mort d’homme. Une littérature sans recoins secrets, c’est une montagne sans crevasse. Sauf qu’au cours de la seconde réunion du jury Interallié, il est apparu que l’Intelligence Artificielle apparaissait dans 40% des pages de « Je ». Était-ce sûr ? Même pas. Mais là, dans le doute, soudain, le tapis vert du Prix n’a plus eu assez de tissu pour elle. Après celle de Thélison Orelien chez les Goncourt, sa tête a roulé dans notre panier.


     Pour un romancier, se servir de l’IA, c’est comme s’offrir une hache pour un arbre. Un œil exercé (pas le mien) suspecte très vite son intervention. Des tics rhétoriques, un abus du rythme tertiaire dans les énumérations, des antithèses trop systématiques... Les points de repère abondent. Et sont vite dénoncés. Pourtant, pour ceux qui soulèvent chaque phrase comme une pierre, l’IA reste tentante. Emprunt par emprunt, leur livre gonfle comme la vache enfle brin d’herbe après brin d’herbe. Si on en juge par les trucages déments obtenus sur les photos, on peut jurer qu’en littérature aussi les filtres et les correcteurs secrets camoufleront de mieux en mieux cette tricherie. Certains rêveront d’une version augmentée de la littérature française. Et pour cause. En apparence, l’IA a tout pour plaire.


     Elle s’adapte à votre ton, à votre langue et peut être concise et technique aussi bien qu’aimable et humaine. Elle peut résumer, traduire, analyser, argumenter, rédiger, corriger. Elle décroche à deux heures du matin et peut vous parler, vous répondre sans vous juger, ne pas vous interrompre. Elle ne ment pas, elle ne flatte pas, elle n’intrigue pas. C’est une assistante de rêve. Mais, comme beaucoup d’assistantes, c’est une arme qui vous désarme. Grâce à elle, on cesse de réfléchir, de penser, de ses souvenir, de mémoriser... Depuis les calculatrices, on ne savait plus faire une division, bientôt on ne saura plus écrire.  Elle utilise notre grande faiblesse car la plupart d’entre nous sont plus pressés que curieux.  À force de lui déléguer des tâches, nos cerveaux risquent de s’atrophier. Là où la technique Internet venait à notre aide en nous offrant mille sources d’informations, l’IA nous gouverne en nous dispensant de toute documentation. Pour nous faire gagner du temps, elle nous rend tellement passifs qu’à terme, on aura tous une mémoire de poisson rouge. Sauf elle. Et c’est là que réside la menace prévue par Jean-Jacques Rousseau. Pour lui, la vraie liberté ne consistait pas à faire ce qu’on veut mais à ne pas faire ce qu’on ne veut pas. Avec l’IA, la menace sera là : le risque d’être tous manipulés.


     Pas de panique, cela dit. On ne prévoit jamais le mal tel qu’il sera. Que ceux qui en doutent relisent « 1984 », le livre d’anticipation le plus bête du XX° siècle et le plus admiré. Pour Orwell, à l’avenir, le pouvoir serait confisqué par une force maléfique qui contrôlerait la parole de tous et imposerait un discours officiel auquel chacun se soumettrait. Or que s’est-il produit ? Exactement l’inverse : pour se maintenir au pouvoir, les dirigeants donnent à tous la parole et multiplient les canaux d’expression pour que, dans le flot inoui d’informations permanentes, les voix discordantes soient noyées. On ne vous demande pas de vous taire, on couvre votre parole.


     Il en sera de même avec l’IA. Son pouvoir maléfique s’exercera fatalement. Mais certainement pas sous la forme qu’on imagine aujourd’hui.

 
 
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