Fjord: l'insoutenable méchanceté des gentils
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Attention, danger : méfiez-vous de la Norvège, de son calme, de sa sérénité, de sa paisible fraîcheur. Dans « Fjord », Palme d’Or au dernier festival de Cannes, la seconde de sa carrière, Christian Mungiu la montre telle qu’elle est : un pays narcissique persuadé que le monde embellira s’il lui ressemble. Dans ce paradis scandinave, écologique et tolérant, pas de discussion : les droits de l’homme, c’est sacré. Sauf qu’on parle des Droits de l’Homme Correct.
Le film raconte l’arrivée d’une famille roumaine dans une petite communauté provinciale lovée au fond d’un fjord. De l’eau, des falaises, quelques maisons colorées et le silence. Au début, bienveillance de rigueur. On est au paradis de la social-démocratie, accueillante, apaisée et sûre d’elle. Les enfants entrent à l’école, le père trouve un emploi dans l’administration, la vie s’annonce longue, fraîche, ennuyeuse et calme. Bien sûr, la communauté s’étonne que ces Roumains ne confient pas d’I-phone aux deux adolescents. Plus surprenant encore : on leur lit la Bible le soir. De là à s’alarmer, pas encore. Sauf que, bientôt, la fille ainée parle en classe de « péché mortel » alors qu’une élève se présente en cours comme lesbienne. Cette bondieuserie choque. Que, chez ces étrangers, une famille se résume à un père, une mère et des enfants passe presque pour une provocation. Au paradis de la bienveillance sociale, on sort vite les cartons rouges. L’alerte est donnée quand cette même fille, bousculée par son frère, arrive à l’école avec une ecchymose sur l’épaule. Les profs qui se voient avec une auréole font appel aux services de l’Aide à l’Enfance.
Soudain, du jour au lendemain, l’expression « enfer pavé de bonnes intentions » prend tout son sens. En un rien de temps, le couperet tombe : on retire ses cinq enfants au couple- même le bébé que la mère allaite encore. Tels les bourgeois décrits par Bernanos, les responsables de la protection de l’enfance ont l’émotion facile mais le cœur sec. Avec une énergie de randonneuses, une douceur d’infirmières et une rouerie de jésuites, ils tendent poliment piège sur piège au père. Quand il admet avoir donné de petites fessées, le rapport dit qu’il reconnait « frapper ses enfants de manière répétée ». C’est atroce et sans appel. Les portes de verre de l’Institution se referment sans plus de bruit que le soupir d’un groom électronique. Le malentendu se transforme en drame, puis en tragédie. Avec la bonne foi procédurière, le calme absolu et l’assurance tranquille de ceux qui ont raison, la souriante bienveillance scandinave efface toute tendresse sur son passage.
Tout se termine au tribunal. Des manifestants s’autorisent à soutenir les parents. Le jeune procureur, blond, beau et pur, n’apprécie pas. Agent convaincu de la pensée affranchissante, il n’élève jamais le ton mais ne desserre pas non plus les joints de l’accusation. il pense qu’on impose le bien comme des antibiotiques- sur ordonnance. Plus question pour lui de tolérer une lecture religieuse du monde. Si ces gens lisent la Bible, ils maltraitent leurs enfants. Et ça peut marcher. Les juges hésitent. On dirait que la Norvège a remis en vigueur la fameuse « Loi des Suspects » de 1793. Mais le pire, c’est que c’est pareil partout en Europe. Bientôt, Bruxelles établira un Ministère du Vice et de la Vertu traquant les idées douteuses. Celui qui parle de son charme à une collaboratrice est un agresseur sexuel en puissance. Celui qui songe à contrôler l’immigration est un fasciste. Celui qui émet des réserves contre la GPA est homophobe. Bientôt celui qui fume sera un ennemi de la nature.
Plein de sentiments généreux et d’idées progressistes, le juge vertueux est en train de remplacer le bon chrétien. Sauf que ce juge est de plus en plus volontiers justicier. Et qu’il aboie souvent sous le mauvais arbre. Ce film fait peur. D’autant que les acteurs sont parfaits. Incroyable mais vrai : celui qui interprète le père, un homme taiseux, sombre, presque chauve est Sebastian Stan qui jouait le jeune Donald Trump blond, poupon et souriant dans « The Apprentice ». Passé de golden boy affirmatif et tranchant à petit homme gris et passe-muraille, la métamorphose laisse sans voix. Tout comme ce film affolant qui annonce notre avenir : au lieu de Big Brother, c’est à Big Mother qu’on rendra des comptes. Peut-être sera-t-on plus gentils mais on ne sera pas plus libres.

